lundi 27 février 2017

Martyre et victoire : deux clés pour lire le Moyen-Orient

Invité par le Patriarche Béchara Boutros Raï, le Cardinal Scola est intervenu lors des travaux du synode des évêques maronites réunis au siège du patriarcat, en offrant son témoignage sur la manière de concrétiser une nouvelle communion entre les Églises sœurs à la lumière des grandes souffrances des chrétiens qui vivent au Moyen-Orient.

don Davide Milani | vendredi 3 juillet 2015
La « maison mère » des maronites, présents aujourd’hui sur les cinq continents, se trouve à Bkerké, non loin du sanctuaire de Harissa, Notre-Dame du Liban. Ici se tient chaque année le Synode des Évêques auquel le Patriarche Béchara Boutros Raï a invité le Cardinal Angelo Scola, archevêque de Milan, afin qu’il propose une réflexion sur le rapport qu’il peut y avoir entre les Églises d’Orient et d’Occident aujourd’hui. En marchant entre les arcades de pierre claire du siège patriarcal, en plus des évêques maronites de la région, on rencontre aussi ceux qui guident les diocèses de la diaspora : la ville de Mexico, Los Angeles, New York, Montréal, Paris et Saint-Paul, pour n’en citer que quelques-uns.

Dans son intervention à l’assemblée, le cardinal Scola a proposé trois réflexions, centrées autour de trois paroles : martyre, victoire, Occident. À propos du martyre, l’archevêque a exprimé sa « grati-tude profonde pour le témoignage d’attachement au Christ que les Églises orientales, catholiques et non catholiques, donnent au monde. C’est un témoignage qui arrive fréquemment jusqu’au martyre et dont nous ne pouvons pas mesurer maintenant les effets ni dans l’Église ni en-dehors d’elle. Les moyens de communication, qui à de nombreuses reprises se transforment en instruments de propa-gande terroriste, conscients ou inconscients, diffusent ces acta martyrum contemporains avec une instantanéité (et une crudité parfois) que les récits des premiers siècles nous faisaient seulement de-viner ». « Le sang des martyrs – a ajouté Scola en citant Tertullien – est semence de nouveaux chré-tiens. Mais une chose, et une seulement, peut empêcher cette génération : c’est la division entre les disciples. Le moment tragique qui envahit la région peut devenir une occasion propice pour mettre de côté ce qui nous sépare de ce qui nous unit ». En entrant encore davantage dans les probléma-tiques du Moyen-Orient, Scola a introduit la deuxième parole : victoire. Dans cette région, « on cherche partout la victoire à travers les abus et l’anéantissement de l’adversaire. Mais nous voyons bien que cette voie conduit seulement à la mort et à la destruction. De nombreux hommes politiques et chefs religieux visent à construire une société complètement homogène. Et ainsi en Irak et en Sy-rie les militants jihadistes chassent les chrétiens et les autres minorités religieuses, quand ils ne les éliminent pas physiquement, et en détruisent les traces. Le problème c’est que le processus de « dé-humanisation » ne s’arrête pas là. Après les non-musulmans, ce sera au tour des musulmans de con-fession différente (sunnites contre chiites et vice-versa), puis des musulmans « déviants », peut-être parce qu’ils appartiennent aux ordres mystiques, enfin de tous ceux qui ne peuvent exhiber une par-faite orthopraxie, selon un schéma d’intolérance progressive que nous avons déjà vu à l’œuvre à de nombreuses reprises. Face à ce projet, je pense que les chrétiens, et avant tout les chrétiens orientaux, doivent continuer à dire un “non!” clair ». Ce n’est pas la voie que Dieu veut pour le Moyen-Orient. Plus d’homogénéité ne signifie pas moins de conflits, parce qu’il y aura toujours quelqu’un de « plus fondamentaliste que moi » qui essayera de me plier à son credo. La Somalie connaît-elle la paix alors qu’elle est composée à 100 % de musulmans sunnites ? Ou l’Afghanistan des talibans? Était-ce une bonne chose pour le Pakistan de se fixer comme objectif de créer un État islamique? Notre victoire c’est la Pâques, c’est le Crucifié Ressuscité qui accepte de prendre sur lui le péché du monde et par son obéissance détruit le corps du péché ».

La dernière réflexion de l’Archevêque de Milan concernait l’Occident, là où « il existe une difficulté réelle de comprendre ce qui se produit dans cette région. On pense qu’on sait déjà, qu’on a la clé pour interpréter les faits. Et on commet des erreurs d’évaluation tellement grossières. L’Occidental moyen n’est pas capable de penser une guerre de religion, aussi à cause de son histoire passée, et il raisonne uniquement selon les absolus de démocratie et de tyrannie, sans percevoir la nécessité de coopérer avec toutes les forces qui s’opposent, pour les raisons les plus différentes, au génocide physique et culturel perpétré par l’EIIL et les États qui, directement ou indirectement, le soutiennent dans le projet criminel d’un Moyen-Orient mono-couleur.

Le seul langage qui me semble encore utilisable est l’humanitaire : raconter les souffrances. Je sug-gère donc d’identifier des cas particulièrement éclatants sur lesquels s’appuyer pour solliciter une intervention internationale. Je pense particulièrement à Alep, qui est déjà devenue la nouvelle Sara-jevo du XXIe siècle. La proposition d’ouvrir un couloir humanitaire pour soulager les souffrances de cette ville, avant qu’elle ne finisse elle aussi dans les mains de l’EIIL, pourrait avoir quelques possibilités de succès aussi au niveau médiatique. De plus, de manière réaliste, cela ne me semble pas possible d’espérer, dans le cadre de l’immobilisme international embarrassant et myope, qui malheureusement domine ».

Le débat avec les évêques qui s’ensuivit fut très riche, et a abordé – entre autres – le sujet de l’immigration sur les côtes italiennes, la fermeture de l’Europe à l’égard de ceux qui arrivent fatigués et ayant besoin de tout, et le phénomène des foreign fighters qui s’unissent à l’EIIL. Les formes de fermeture de l’Italie et de l’Union européenne face aux dizaines de milliers de désespérés qui fuient la guerre, les persécutions et la misère sont incompréhensibles dans un pays qui comme le Liban, avec moins de 4 millions d’habitants, accueille un million et demi de réfugiés syriens et un demi-million de palestiniens.

Ici l’intervention intégrale prononcée par le Card. Angelo Scola au Synode maronite à Bkerké : http://angeloscola.it/blog/2015/06/17/medio-oriente-piu-omogeneita-non-significa-meno-conflitti/

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